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Vitra.

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Un dimanche chez Vitra

Rolf Fehlbaum, président du conseil d’administration de Vitra AG, et l’architecte Jacques Herzog s’entretiennent avec les rédacteurs d’Abitare Stefano Boeri, Anniina Koivu et Giovanna Silva à propos de l’idée d’une « pile de maisons », de l’abstraction de la couleur et de la signification d’une goutte de pluie.

Stefano Boeri Commençons, si vous le voulez bien, par votre choix d’un concept en noir et blanc, que l’on retrouve à travers tout le bâtiment et qui est ressortit du souhait de souligner le côté abstrait de l’architecture.

Jacques Herzog Nous avons mené une réflexion approfondie sur la représentation matérielle de l’abstraction. Dans la pratique, l’abstrait est séduisant. Des matériaux à base de polymères, par exemple, permettent une bonne répartition. Mais si l’on considère l’ouvrage terminé, on constate que son allure est souvent plutôt médiocre. Utilisés sur de grandes surfaces, ces matériaux ne vieillissent pas très bien. Nous avons donc dû rechercher une solution traditionnelle, qui soit toutefois exempte d’effets secondaires et qui s’accorde bien avec l’architecture plutôt traditionnelle. Nous voulions un bâtiment le plus abstrait possible, avec un effet figuratif à peine suggéré

Stefano Boeri Dans ce cadre, avez-vous d’emblée opté pour le gris foncé ? Par définition, c’est pourtant le blanc qui est la couleur la plus abstraite.

Rolf Fehlbaum Oui, au départ, le bâtiment devait être blanc – dans l’esprit d’un style abstrait avec une surface qui englobe tout.

Jacques Herzog Nous n’avons utilisé le blanc que depuis peu dans notre travail, à savoir pour la construction d’une maison entièrement blanche pour ma famille dans le sud. Le blanc est utilisé pour le crépi et la peinture, qui peut être régulièrement refaite. La réalisation de bâtiments publics blancs est toutefois rendue plus difficile par les exigences modernes concernant l’entretien – et le blanc ne semble convenir pour des matériaux de construction que lorsqu’ils sont tout neufs, comme une chemise blanche fraîchement repassée.

Rolf Fehlbaum Exact… le blanc doit tout simplement être fraîchement peint.

Stefano Boeri Et c’est ainsi que vous avez opté pour le bitume, un matériau avec lequel vous avez déjà acquis une grande expérience dans votre bureau, Jacques …

Jacques Herzog Oui, nous avons travaillé avec des plaques de bitume gris foncé. Pendant un certain temps, nous avions pensé utiliser du noir. Mais le noir était problématique pour des raisons thermiques. Il absorbe la chaleur, ce qui provoque des fissures. En même temps, le noir nous semblait trop prétentieux, trop « artistique ». Les plaques de bitume, en revanche, vieillissent bien… un peu comme des cabanes de paysans ou des baraquements industriels… Au cours du processus de vieillissement, notre bâtiment se différenciera toujours plus des bâtiments blancs du campus.

Rolf Fehlbaum Dans un petit bâtiment comme le Design Museum de Gehry, on peut encore travailler avec cette couleur. Il était heureux de pouvoir construire un bâtiment blanc, notamment parce que les techniques nécessaires pour un travail d’une telle qualité n’étaient pas disponibles à un prix acceptable en Californie.

Jacques Herzog Le Vitra Design Museum de Frank Gehry est pratiquement le symbole de ce campus. Nous avons dès le début voulu éviter une concurrence entre les deux bâtiments. Comme notre bâtiment est plus haut, il nous a semblé opportun de le placer un peu en retrait, de manière à ce qu’il n’écrase pas le Design Museum…

Rolf Fehlbaum La question clé est la relation entre le nouveau bâtiment et les bâtiments existants. Je suis à chaque fois choqué, lorsque quelqu’un considère le campus Vitra comme un assemblage de bâtiments architecturalement intéressants. Cela n’a jamais été l’intention initiale, et nous avons toujours considéré cet ensemble construit comme une unité. Dans ce cadre, chaque bâtiment doit s’intégrer à tous les autres. C’est la raison pour laquelle nous avons respecté une certaine distance au bâtiment Gehry et avons placé un jardin entre eux, afin d’éviter des conflits potentiels. Cela permet de susciter des dialogues, mais pas des conflits.

Jacques Herzog L’ensemble des bâtiments du campus présentent une hauteur relativement faible – c’est également le cas pour celui de Frank, en termes de proportions. Nous avons voulu faire dialoguer notre bâtiment avec son environnement – un aspect qui n’avait pas été pris en compte, jusqu’ici. C’est pourquoi ce bâtiment devait, lui aussi, compter plusieurs étages.

Anniina Koivu Et c’est ainsi que votre nouveau VitraHaus est devenu un symbole de l’ensemble du site...

Jacques Herzog C’est vrai, il devait être assez haut pour offrir la vue sur le paysage historique magnifique. La rue passant devant l’entrée remonte à l’époque romaine. De plus, nous nous trouvons dans la région la plus chaude de l’Allemagne, qui est souvent qualifiée de Toscane allemande. On y cultive la vigne et les cerisiers y fleurissent tôt dans la saison. Les cerisiers sont également au cœur du plan d’aménagement paysager : le nouveau bâtiment est situé au milieu d’un paysage agricole.

Anniina Koivu De nuit, avec ses grandes baies vitrées éclairées qui semblent flotter dans le ciel noir comme des visages, le bâtiment est presque encore plus impressionnant. Cet effet était-il prévu dès la phase de conception ?

Jacques Herzog Nous nous efforçons bien sûr de nous représenter les bâtiments et d’imaginer de quoi ils auront l’air en fonction des différentes conditions de lumière. Cela dit, nous sommes régulièrement surpris par la réalité – en bien ou en mal. Ici, chez Vitra, l’allure nocturne fonctionne remarquablement, du fait qu’il n’y a que peu de sources de lumière dans les environs ; ainsi, la façade sombre se confond parfaitement avec le ciel nocturne.

Stefano Boeri D’où vous est venue l’idée des « maisons empilées » ?

Rolf Fehlbaum L’architecte avait ce concept en tête depuis le début. Et nous ne l’avons jamais remis en question… Le VitraHaus a été un projet au déroulement parfaitement linéaire.

Jacques Herzog Pour ce qui est de la stratégie formelle, nous nous sommes basés sur une forme traditionnelle, qui existe depuis des millénaires : la maison – que nous avons ensuite empilée de différentes manières. Nous avons superposé les barres de façons à ce qu’elles retombent pratiquement sur elles-mêmes… Au cours de ce processus, nous avons obtenu des espaces entièrement nouveaux et surprenants. Dans ce cadre, nous ne sommes pas intervenus au sens sculptural traditionnel et sommes donc absolument « innocents » de ce point de vue.

Stefano Boeri Une question à propos du concept du bâtiment : résulte-t-il de la combinaison de volumes indépendants entre eux ou de variations d’une forme générique ?

Jacques Herzog Le bâtiment est entièrement réalisé en béton. Le seul moment où nous avions peut-être quelques doutes a été lorsque nous avons vu pour la première fois la structure en béton… et nous sommes demandés si le bâtiment ne devait pas rester une sculpture en béton. Dans ce cas, l’espace, la structure et la décoration extérieure n’auraient fait qu’un – un peu comme pour le stade de Pékin ou le magasin Prada à Tokyo. En raison d’exigences thermiques et constructives, nous ne pouvions pas le laisser tel quel. Au plan intellectuel non plus, nous n’étions pas enthousiastes à l’idée d’utiliser une structure nue et exposée pour ce bâtiment. C’est la raison pour laquelle nous avons rejeté cette possibilité.

Anniina Koivu Hormis le concept des matériaux, vous avez également développé une solution très intéressante pour le système d’évacuation des eaux de pluie, qui transforme le bâtiment en une fontaine à champagne en cas de pluie…

Jacques Herzog Oui, nous avions déjà souvent essayé de renoncer à des gouttières conventionnelles pour intégrer l’écoulement naturel des eaux de pluie dans le concept d’un bâtiment. Quelques projets sont même basés sur cette idée, par exemple le studio d’artistes que nous avons réalisé pour et avec Rémy Zaugg à Mulhouse. Et sur le toit de la maison en bois dans l’arrière-cour de la Hebelstrasse, à Bâle, une sorte de longue nageoire a été placée à environ un mètre devant le bord du toit, de sorte qu’en cas de pluie, un peu d’eau s’écoule par dessus le bord et forme un rideau d’eau assez esthétique. Ce concept rappelle les films d’un célèbre cinéaste japonais …

Giovanna Silva … Vous pensez à Yasujiro Ozu ?

Jacques Herzog Oui, exactement. Les gouttes de pluie forment un élément architectural important. Dans les maisons conventionnelles, l’eau de pluie est pratiquement traitée en ennemie, qu’il s’agit d’écarter et de rendre invisible.

Stefano Boeri La cour intérieure centrale du bâtiment est une sorte de véranda verticale, qui disparaît presque entièrement du regard dès que l’on entre dans le bâtiment…

Rolf Fehlbaum A un moment donné, je craignais même que la zone centrale devienne trop sombre.

Jacques Herzog … cela dit, il a toujours été clair que cette zone constituerait le point fort de l’espace…

Rolf Fehlbaum Exact. Aujourd’hui, je le vois aussi ainsi. Heureusement, nous avons pu parler de ces aspects.

Jacques Herzog Vous nous avez accordé votre confiance – comme vous l’avez certainement fait avec tous les architectes avec qui vous avez collaboré sur le campus. Le dialogue avec vous, mon cher Rolf, a été particulièrement intéressant pour un architecte.

Stefano Boeri Au centre du bâtiment, il y a une sorte de labyrinthe qui enlace la cour intérieure et qui combine les espaces intérieurs et les meubles avec des visions inattendues sur le paysage alentour… une expérience visuelle en constante mutation…

Jacques Herzog Une alternative aurait été un espace de type loft – comparable à celui d’un supermarché – dans lequel on aurait pu installer le même programme sur la base d’une grille orthogonale.

Rolf Fehlbaum La plupart des maisons de meubles ont cette structure. De grands espaces, avec des subdivisions parce qu’il est tout simplement insupportable de se sentir immergé dans un océan de meubles.

Jacques Herzog … comme chez IKEA …

Stefano Boeri On a l’impression que votre idée a créé une disposition générique d’espaces indépendants sur lesquels vous n’avez plus de contrôle…

Rolf Fehlbaum Les gens entrent et effectuent un circuit – nous recommandons de monter en ascenseur au dernier étage, puis de redescendre à pied – dans le cadre duquel ils perçoivent intensément aussi bien les espaces que leur contenu. Dans ce cadre, ils traversent les ambiances les plus diverses, tantôt intimes, exiguës et même sombres. Ailleurs, le visiteur perçoit de grands espaces, dans lesquels il peut se sentir chez soi. A côté de cela, il y a des espaces plus généreux et même imposants, qui sont utilisés pour les expositions et qui peuvent être intéressants, voire surprenants.

Stefano Boeri Le VitraHaus est, d’un côté, une structure fluide, de l’autre, il permet d’admirer une collection d’exemples hors du commun de design industriel… Comment avez-vous réussi à céder à la passion de Rolf pour le catalogage d’objets ?

Rolf Fehlbaum Ce n’est pas un musée. Nous avons créé des possibilités d’interactions électroniques au moyen d’écrans tactiles sur les produits et l’histoire du design, il y a des assistantes sympathiques et nous avons le laboratoire de couleurs « colour kitchen » de Hella Jongerius. En principe, chaque visiteur peut trouver sa place préférée dans l’une des « maisons » et choisir entre un monde coloré et un monde abstrait. C’est la raison pour laquelle nous avons voulu que tout reste à portée de main et utilisable – hormis la « maison » des chaises.

Anniina Koivu … qui se cache comme une petite boîte à bijoux à l’extrémité du parcours des visiteurs.

Rolf Fehlbaum Elle fait partie du circuit, mais ne doit pas être trop accessible. Elle ne devait pas devenir un espace à travers lequel on ne fait que passer, mais un but en soi. Elle est simplement différente.

Jacques Herzog … et ressemble un peu à une cave à vin …

Rolf Fehlbaum … ou à la présentation d’un collectionneur qui aurait rassemblé des milliers de chaises. Comment avons-nous trouvé la forme définitive de ce volume ?

Jacques Herzog De l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur. Le bord supérieur oblique du mur est incliné vers l’intérieur et permet ainsi la présentation de chaises et d’autres objets sur un plan incliné – avec une meilleure visibilité pour les visiteurs. Le bord inférieur oblique du mur est, quant à lui, incliné vers l’extérieur et offre ainsi de la place pour un grand banc en bois, à l’extérieur.

Rolf Fehlbaum Ce bâtiment n’est pas du tout statique. Dans quelques années, nous utiliserons peut-être cet objet pour tout autre chose …

Jacques Herzog … peut-être comme caserne de pompiers ?

Stefano Boeri Jacques, que pensez-vous, en tant qu’architecte, des changements d’affectation pendant la durée de vie d’un ouvrage ?

Jacques Herzog Les critiques tendent à être très élogieux pour certains ouvrages et très sévères pour d’autres. Il est également important de considérer la qualité d’un ouvrage sur le long terme, indépendamment de son affectation courante et des tendances de la mode. Le campus Vitra est une bonne occasion de tester cela. La caserne de pompiers de Zaha avait d’abord été très remarquée et reste aujourd’hui sans véritable fonction – mais en tant qu’objet architectural, avec sa forme sculpturale, elle a superbement vieilli. Elle a perdu de sa gloire, mais, personnellement, elle me plaît davantage, aujourd’hui, avec son charme un peu esseulé, qu’au moment de son inauguration.

Anniina Koivu Qu’est-ce qui a motivé votre décision de construire maintenant votre première salle d’exposition sur le campus ?

Rolf Fehlbaum Par le passé, nous étions très discrets – nous ne montrions pas nos propres travaux et n’avions pas de véritable salle d’exposition. Aujourd’hui, nous avons deux attractions principales pour les visiteurs : d’une part, le musée, qui est consacré au design au sens le plus large et, de l’autre, le VitraHaus, dans lequel nous montrons ce que nous faisons. Lorsque nous avons commencé, en 1957, avec la collection Eames et Nelson, ces meubles étaient toutefois destinés à des logements et non à des bureaux. Avec le temps, cela a changé. En 2000, nous sommes revenus sur le marché de l’ameublement. A peu près au même moment, nous avons eu l’occasion d’acquérir du terrain directement devant la zone d’entrée. De telles occasions sont rares, et il faut savoir les saisir.

Anniina Koivu Il y a donc actuellement deux bâtiments qui sont presque terminés.

Rolf Fehlbaum Oui, le grand projet SANAA n’est pas encore tout à fait terminé, mais déjà utilisé. Nous avons vraiment besoin de toute urgence d’espace de stockage ; cet entrepôt était donc absolument nécessaire. En fait, nous construisons à nouveau pour la première fois après une longue pause. Le dernier bâtiment – hormis les petits pavillons – a été construit en 1994.

Stefano Boeri Il s’agit, ici, d’un parc industriel constitué d’objets architecturaux hors du commun. Dans quelle mesure souhaitez-vous les rendre accessibles au public ?

Rolf Fehlbaum J’ai toujours rêvé que les gens pourraient, un jour, venir sur le campus et passent une journée, peut-être même un dimanche chez Vitra. Ils trouveront ici une place de jeux, un musée, un atelier et d’autres bâtiments. Mais cela est encore de la musique d’avenir, car pour l’instant, nous avons encore une barrière autour du terrain, du fait que nous devons protéger les sites de production, pour des raisons de sécurité. J’espère qu’on pourra, un jour, se promener sur l’ensemble du terrain, même lorsque l’usine fonctionnera encore. Les surfaces ouvertes au public se rapprochent toujours plus, ce qui favorise les contacts entre les collaborateurs, les chercheurs et les visiteurs qui ne cherchent qu’à se distraire. Un jour, tous ces groupes seront mis en contact.

Cet entretien a été publié pour la première fois en mars 2010 dans Abitare 500.

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