Vitra: En quoi consiste le réaménagement des espaces de travail d’une entreprise? Ou plutôt: quel est le point de départ d’un tel projet?
Sevil Peach: Le plus important, mais pas seulement au début, c’est de comprendre le client. Par le passé, c’était plus simple qu’aujourd’hui. Nous recevions la plupart du temps des commandes avec des directives claires. Dans tel bureau nous voulons tant de tables pour tant de collaborateurs et tant d’ordinateurs. De telles commandes nous permettaient juste de répartir l’aménagement imposé de manière fonctionnelle et pratique sur le nombre d’employés prévu.
Vitra: Qu’est-ce qui a changé dans les instructions des clients?
SP: Aujourd’hui on ne peut quasiment plus parler d’instructions. Le client nous fait part de ce qu’il attend des nouveaux bureaux, comme par exemple une meilleure communication, que ses collaborateurs se sentent mieux afin qu’ils puissent se consacrer à leurs tâches en étant motivés. En fin de compte, il souhaite un environnement de bureau qui permette à ses collaborateurs d’être le plus productif possible de manière agréable.
Vitra: Mais n’est-ce pas ce que souhaitent tous les clients?
SP: Non, tous les clients ne viennent pas nous voir avec un ordre clairement défini, car ils ne connaissent pas le potentiel d’un environnement réaménagé. Mais si nous réussissons à entamer un dialogue constructif avec de tels clients – même si leur situation de départ est très conservatrice – nous arrivons presque toujours à leur exposer ces possibilités.
Vitra: N’est-il pas difficile pour vous de vous faire une idée précise des différentes branches, des différentes cultures d’entreprises et des différents processus de travail?
SP: Cela exige beaucoup de travail. La meilleure façon d’y parvenir est le dialogue. Nous organisons des ateliers avec les gens de l’entreprise. Et nous avons des entretiens avec la direction, les directeurs des services et avec les employés. Nous apprenons beaucoup sur la vision qu’a l’entreprise d’ellemême, et sur celle des collaborateurs. En même temps, nous avons dès le départ une vue externe des choses, l’optique de la tierce personne plus ou moins extérieure. Plus ces points de vue diffèrent, plus le travail en commun devient intense.
Vitra: Les objectifs de nombreuses entreprises se ressemblent. Les solutions de bureaux pour vos différents clients se ressemblent-elles donc également?
SP: Oui et non. Leur point commun est qu’elles sont toutes humaines et confortables. Nous parlons de confort dans le sens où elles fonctionnent de manière optimale pour l’activité respective. Malgré toute la fonctionnalité, un bureau doit permettre l’individualité, offrir à chacun un espace d’intimité. En même temps l’époque actuelle exige que l’on reste flexible: peut-être que l’entreprise changera de stratégie quelques mois après le nouvel aménagement des bureaux. Il ne faudra alors pas recommencer tout à zéro, des adaptations devront être facilement réalisables. C’est pourquoi nous assurons un suivi de nos clients bien au-delà de la conception et de la réalisation. Les solutions que nous proposons pour les bureaux diffèrent en fonction des objectifs, des besoins et des souhaits de chaque client. Nous ne sommes pas dogmatiques: un bureau paysagé n’est pas une bonne solution en soi. Il le devient lorsque les exigences de l’entreprise sont remplies. Lorsque les bureaux individuels conviennent mieux aux employés, lorsqu’ils sont utiles, alors ils sont légitimes. Nous connaissons par ailleurs des entreprises dans lesquelles le président ou le PDG a son poste de travail dans le bureau paysagé parmi de nombreux autres employés. Les bureaux doivent seulement permettre d’atteindre les objectifs de l’entreprise dans des conditions idéales d’un point de vue humain et fonctionnel, peu importe sous quelle forme. Les possibilités sont nombreuses.
Vitra: Vous accordez beaucoup d’importance au mot «humain». Qu’entendez-vous exactement par un bureau humain?
SP: Voyez-vous, lorsque je travaille à la maison, et cela m’arrive souvent, je travaille là où je me sens le mieux à cet instant précis, et là où par conséquent, je peux faire mon travail le mieux possible. C’est souvent sur le canapé, dans le jardin lorsqu’il fait beau et quelquefois, je m’assois à la table de la cuisine. D’une manière idéale, un poste de travail humain dans un bureau paysagé offre également plusieurs possibilités. Tout d’abord la place personnelle comme base d’un travail orienté sur le travail en équipe pour un échange rapide. Un espace protégé d’un point de vue acoustique devrait être disponible en fonction des besoins pour une réunion en cercle restreint. Cela vaut également pour un travail concentré sans être dérangé. Et si l’employé le désire, il doit pouvoir trouver des niches, travailler à la cantine ou dans le jardin, si celui-ci existe, etc. C’est la situation idéale, chaque employé peut ainsi réaliser ses tâches de la manière qui lui convient le mieux en tant qu’individu. Nous intégrons ces besoins individuels dans nos solutions pour bureaux, nous créons des paysages qui offrent ces possibilités de travail individuel.
Vitra: Ces propos rejoignent sur de nombreux points notre nouvelle thèse du «Net ’n’ Nest». Que pensez-vous de celle-ci?
SP: En effet, beaucoup de nos idées peuvent être réalisées avec le «Net ’n’ Nest», les points de départ sont en principe les mêmes. Ce qui importe pour le Net ’n’ Nest, c’est que les clients comprennent que les «Nests» ne constituent pas des oasis de repos. Les gens vont au bureau pour travailler! Mais ils doivent pouvoir faire leur travail de la manière qui leur convient le mieux, de la manière qui les motive le plus afin qu’ils soient plus productifs. C’est ainsi qu’on doit voir le Net ’n’ Nest et dans cette mesure, je trouve que c’est une très très bonne thèse. Je trouve logique que Vitra l’ait conçue. Vitra développe un grand nombre de bonnes et importantes idées à propos du travail, du bureau. Et je souhaite vivement que la thèse du Net ’n’ Nest permette un développement de produits nouveaux, utiles et surprenants afin de pouvoir réaliser aussi efficacement et individuellement que possible l’engagement pris de créer des environnements de Net ’n’ Nest de qualité. C’est pourquoi le Net ’n’ Nest est pour moi comme un coup de départ pour un riche processus d’évolution dans la bonne direction.
Vitra: Qu’il s’agisse du Net ’n’ Nest ou de vos paroles sur l’humanisation des nouveaux environnements de travail, tout cela produit un effet très humain, très nouveau, très moderne, n’est-ce pas trop moderne pour certaines entreprises? Comment ce nouveau type de structures et de méthodes de travail peut-il être introduit?
SP: Notre travail se préoccupe plus des hommes que des objets d’aménagement et de la technique. C’est ce qu’il y a de plus difficile. Car il est vrai que pour le type de travail que je décris ici, un changement de culture plus ou moins radical est nécessaire. Non seulement chez les employés, mais aussi et en premier lieu au niveau de la direction de l’entreprise. De gros efforts et un travail d’information crédible sont indispensables pour convaincre les employés que, dès à présent, ils peuvent aussi travailler à la cantine si cela leur convient le mieux. Dans ce cas, on ne les regarderait pas avec mépris. Un changement, qu’il soit petit ou grand, prend du temps. Et il y aura toujours des résistances, c’est le cas pour tout changement. Une partie des employés ne sera pas satisfaite du nouvel environnement de bureau et de la nouvelle structure de travail, cela sera toujours inévitable, indépendamment de la direction dans laquelle le changement s’opère. Mais en faisant participer les employés dès le début du projet à l’analyse et au concept et en déployant un effort d’information à leur égard, on peut déjà combattre les résistances dès cet instant.
Sevil Peach est la fondatrice du studio de design Sevil Peach Gence Associates (SPGA, Londres), qui collabore avec Vitra depuis plus que 10 ans et conçoit des environnements de bureaux pour et avec Vitra ainsi que pour des entreprises internationales de pointe.






















