Le design est généralement perçu comme quelque chose qui stimule la conscience. Parmi les sens qui gouvernent notre conscience, la perception visuelle est la plus développée et c’est elle qui nous motive le plus fortement dans nos choix. Il est donc probable que le design soit en mesure d’influencer nos habitudes d’achat et que l’industrie et la société de consommation soient impulsés par cette qualité.
Mais parallèlement, lorsque nous réfléchissons à l’utilisation d’un objet, nous constatons que les gens ne sont souvent pas conscients de l’objet lorsqu’ils l’utilisent et qu’ils ne savent pas vraiment comment ils l’utilisent. Ils ont donc une relation inconsciente avec les choses et leur environnement, ils les utilisent intuitivement de la bonne manière, ils se trouvent dans un état naturel où ils s’adaptent aux objets, aux situations, bref, à leur environnement. Si nous observons nos actions inconscientes, naturelles et courantes, je crois que nous pouvons déceler cette relation caractéristique qui existe entre elles. Et ce n’est que lorsque nous prenons trop conscience des choses que la situation échappe à tout contrôle: nous commettons des erreurs dans notre manière d’utiliser l’objet.
J’ai clairement perçu que le design pouvait réconcilier les hommes, les objets et les environnements car l’objet du design n’est pas uniquement de créer des formes mais aussi d’établir des relations. Le design global se démarque ainsi: une parfaite intégration du matériel (équipement et aménagement) et du conceptuel (savoir-faire et expérience). A certains moments, les flux inconscients d’actions et de comportements liés à l’utilisation d’un objet peuvent être diversement interrompus; on pourrait dire qu’un stimulus agit sur la conscience. Le design peut également consister à créer une petite anicroche dans ce flux d’actions et de comportements, mais il doit d’agir d’un humour subtil ou d’un art adapté. Cette anicroche peut être une rupture dans la forme, une expression de l’ego artistique ou de la personnalité de l’artiste, ou encore une fioriture exagérée. Je crois qu’il ne faut pas que ce soit quelque chose qui interrompe le flux des actions ou qui rompe l’harmonie avec l’environnement.
Un design sans anicroche est-il ennuyeux ou bien fade? S’il doit stimuler notre perception consciente, cela peut effectivement sembler le cas de prime abord. En réalité, cela signifie simplement que le design en question s’intègre parfaitement dans l’environnement, les actions et les comportements; qu’il considère la relation entre l’homme et les objets comme naturelle.
Je m’intéresse beaucoup aux recherches du psychologue cognitif américain James Gibson sur ce qu’il appelle l’affordance, la capacité des objets de suggérer leur utilisation. Cette capacité de suggestion n’est pas une incitation mais se rapporte à la valeur qu’un environnement offre à l’homme dans une situation donnée. Nous pouvons la définir comme une action volontaire d’un objet et de son environnement lorsqu’ils invitent à un comportement inconscient. J’appuie mes idées en matière de design sur l’observation de cette capacité de suggestion et j’essaie de la déceler dans les actions que font les gens dans certaines conditions: suspendre une veste sur le dossier d’une chaise ou poser les mains sur la table lorsqu’on se lève sont des manifestations très claires de cette capacité de suggestion. Autrement dit, il s’agit du «faire» dans des circonstances spécifiques.
On s’asseyait bien avant que les chaises n’existent. Un rocher ou un tronc d’arbre déraciné sont les archétypes de la capacité de suggestion, ils incitent tout naturellement à s’asseoir. Il est également possible d’observer des façons individuelles de s’asseoir depuis que les chaises existent. Que ce soit sur une valise en aluminium dans un aéroport ou une gare, sur une botte de foin dans une ferme, sur une souche ou sur une balle de feutre. S’appuyer sur quelque chose en attendant quelqu’un relève du même ordre d’idée. Si certaines conditions de base sont remplies, chacun cherche un objet ou un matériau naturel précis sur lequel il peut s’asseoir. Et le choix ne porte pas systématiquement sur une chaise.
Mes créations pour la Vitra Edition 2007 tentent de tenir compte des comportements naturels que je viens de décrire. La forme de ces choses servant à s’asseoir rappelle très symboliquement une chaise. C’est ce que démontre également le fait que Vitra leur ait donné le nom de «Chair», même si la limite entre l’objet usuel et l’œuvre d’art est floue. Je crois que cela est caractéristique de l’approche traditionnelle japonaise du design: créer des choses qui ne perturbent pas les comportements naturels perceptibles. Ces comportements et ces objets sont si «normaux» et si «raisonnables» que nous nous disons: «c’est exactement ici que je voudrais m’asseoir». La seule chose qui peut s’interposer entre cette raison et le comportement normal de l’homme est une intention consciente. Mais c’est sans réfléchir qu’on fait le meilleur choix.
Naoto Fukasawa










